De l’existence d’un libéralisme de droite et d’un libéralisme de gauche

Par Alain Cohen-Dumouchel. (source)

Il n’existe aucune définition de la gauche libérale. Le thème revient pourtant de façon récurrente dans les ouvrages consacrés au libéralisme. On y attache des auteurs tel Yves Guyot, Karl Popper, Luigi Einaudi et bien d’autres, mais sans le moindre fil directeur. La préoccupation sociale semble en être le point de ralliement, mais ce serait faire insulte aux autres libéraux de considérer qu’ils ne s’intéressent pas à la question sociale. Il faut donc trouver une méthode plus systématique pour essayer de caractériser ce que serait aujourd’hui une gauche libérale.

Remarquons tout d’abord que la notion de gauche et de droite ne peut bien évidemment exister que dans une démocratie représentative dotée d’une ou de plusieurs assemblées. La notion de gauche et de droite est donc consubstantielle à un État constitué. Pas de gauche ni de droite dans une sociétéanarcho-capitaliste, c’est-à-dire purement libertarienne. Il faut un État dont les décisions influent sur la vie des gens, c’est à dire une certaine dose de dirigisme, pour que puissent apparaître des tendances politiques de gauche et de droite. La première tâche d’une refondation de la gauche libérale sera donc de justifier l’existence de l’État (ou d’une agence de protection dominante pour reprendre les termes de Nozick) en tant que garant de la propriété privée. Pour se faire il faudra se baser sur des principes libéraux indiscutables pour mettre en évidence les contradictions internes de la théorie libertarienne (anarcho-capitaliste).

D’autre part l’existence et la justification d’une gauche libérale ne peuvent intervenir que si l’on est capable de distinguer philosophiquement une gauche et une droite libérale. Toutes deux doivent être identifiées comme libérales, mais avec des différences qu’il faut expliciter et justifier. Il n’est absolument pas question qu’une gauche libérale soit « moins libérale » que son homologue de droite. À égalité de libéralisme, c’est à dire à égalité des limites fixées au pouvoir de l’État, il doit exister des options de droite et de gauche. Cette remarque suppose que l’on soit capable de trouver un tronc commun, une ligne directrice libérale, qui ne souffrira aucune concession et qui sera commune aux libéraux de droite et de gauche. L’individualisme méthodologique est probablement le grand principe épistémologique qui permet de caractériser la pensée libérale dans son ensemble. Dissipons tout de suite le malentendu qui pourrait laisser croire que la gauche libérale est une espèce de socialisme mâtiné de concessions au libéralisme économique. La gauche libérale n’a aucune vocation à sauver le socialisme, elle veut au contraire le chasser des bancs de la gauche pour occuper sa place.

Pour convenir qu’il peut exister un libéralisme de gauche distinct du libéralisme de droite il faut aussi dégager l’idéal libéral de ses contingences historiques. Le libéralisme est né à gauche. Il y est demeuré pendant près de cent cinquante ans en France. Le libéralisme est initialement la définition même de la gauche. C’est le parti de l’individu. Il lutte contre les privilèges de la droite aristocratique et cléricale qui représente les valeurs collectivistes que sont la famille, la patrie et la religion. Mais à partir de la seconde guerre mondiale, le danger collectiviste bascule à gauche. Politiquement, les faibles forces libérales se retrouvent à droite pour résister cette fois au collectivisme de gauche. Les intellectuels qui se mobilisent pour faire renaître et progresser la science libérale sont classés à droite alors même qu’ils reprennent et prolongent les travaux de ceux qui étaient auparavant classés à gauche.

D’un point de vue politique, la cause est donc claire, les libéraux sont toujours dans le camp de la défense de l’individu face au collectif imposé. Mais d’un point de vue philosophique il en va autrement et les choses sont nettement plus complexes. Notre thèse sera que dès le début de la pensée libérale, il est possible de distinguer différentes interprétations possibles de la nature humaine chère aux libéraux. Donc à partir de la même méthodologie strictement individualiste d’étude et d’interprétation de la nature humaine on peut tirer des conclusions politiques différentes.
Autrement dit les invariants libéraux sont l’individualisme méthodologique et la propriété privée (l’anti-collectivisme en découle naturellement). La variable d’ajustement c’est l’interprétation de la nature humaine. Et là il y a du pain sur la planche car les quatre-vingts ans de cohabitation entre la droite et le libéralisme ont à l’évidence laissé des séquelles.

L’un des sujets de divergence identifiable c’est la notion de responsabilité. Les libéraux de droite font du couple liberté, responsabilité, le socle de leur engagement libéral. Mais ne sont-ils pas là dans une forme d’erreur constructiviste ? Les communistes imaginaient un homme sans envie et sans ambition pour lui-même, solidaire du « genre humain ». Ils ont causé les pires catastrophes que l’humanité ait connue. Les libéraux modernes imaginent un Homme totalement responsable de ses actes et de ses choix. Ils ont substitué au « laissez-nous faire » des libéraux classiques un « laissez-les faire ». Pour eux, « laissez-faire » signifie « qu’on les laisse faire ». C’est un principe éducatif. La responsabilité est devenue un programme politique pour les autres et non une revendication personnelle comme au XIXe siècle. Pourtant d’un point de vue jusnaturaliste la recherche par l’Homme d’une responsabilité maximale n’est pas évidente. On peut même affirmer que l’Homme a une nature irresponsable par bien des aspects et une nature responsable dans certains domaines, généralement dans ceux où il est compétent et informé. Il est clair que le citoyen moderne, très spécialisé, recherche l’irresponsabilité dans tous les domaines qu’il ne maîtrise pas et qu’il s’y complaît. Il est même prêt à la payer très cher auprès d’une classe politique de plus en plus inefficace et corrompue. L’échec politique des libéraux de droite ne tient-il pas justement dans cette mauvaise évaluation de la nature humaine ? En proposant aux citoyens assistés et encadrés de nos social-démocraties de devenir des êtres autonomes et responsables en tout, le mouvement politique libéral ne commet-il pas une erreur fondamentale sur leurs penchants naturels ? Car le dogme de la responsabilité totale aboutit à cette aporie libérale de droite : l’individu, présumé capable de choisir au mieux sa protection sociale, son régime de retraite, ses investissements et d’administrer son environnement immédiat (voirie, déchets, eau, énergie), est pourtant incapable de choisir le bon régime politique puisque l’assistanat social-démocrate progresse partout dans le monde au détriment du libéralisme.

La droite libérale a très peu participé au pouvoir et quand elle l’a fait, ailleurs qu’en France, c’est au prix de larges concessions au conservatisme. La droite libérale s’est surtout distinguée par des intellectuels remarquables : les «autrichiens», l’école du public choice, et bien d’autres, qui ont permis de maintenir le flambeau et de renouveler le discours libéral. Dans ce contexte, la renaissance d’un vrai libéralisme de gauche serait un moyen d’enrayer la spirale infernale du socialisme. Car le socialisme ne peut pas perdre électoralement. Sauf accident de parcours il gagne toujours puisqu’il crée des pauvres et que sa base électorale est composée de pauvres (et d’une minorité de riches qui collaborent). Il accroît donc toujours son électorat. Le seul moyen d’enrayer sa progression c’est que les pauvres votent libéral pour devenir moins pauvres. Des riches qui votent libéral, ça ne sert strictement à rien.

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4 commentaires pour De l’existence d’un libéralisme de droite et d’un libéralisme de gauche

  1. amike dit :

    « j’ai immédiatement pensé à … »
    Je ne crois pas. Même « de gauche ».
    Je verrais plutôt cet état d’esprit : « un intérêt général qui serait défini par l’Etat et ses grands commis, en dehors des passions partisanes » (http://www.eric-verhaeghe.fr/hollande-et-linteret-general-les-lapsus-revelateurs/)

    • Skandal dit :

      Désolé, je ne comprends pas votre commentaire. Qu’est ce que vous ne croyez pas ?

      • amike dit :

        Oups. Je reprends :
        Je ne crois pas que le blogueur que vous citez soit un libéral. Pendant les 2 ans que j’ai lu son blog, pour tout problème sujet de ses posts, pas une seule fois il n’a proposé une solution qui n’ait dérogé au principe décrit par Verhaeghe : L’intérêt général décidé et imposé par l’état.

        • Skandal dit :

          Ha ok, je comprends mieux !!

          Oui, je suis d’accord, il n’est pas plus libéral que le papa est gynécologue. Sa solution c’est toujours la même : l’Etat.

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